Bien qu'installée à Saint-Malo, Margot Sib n'en parcourt pas moins la planète depuis une dizaine d'années, des îles subantarctiques aux archipels isolés du Pacifique en passant par les fjords norvégiens et les côtes africaines. Photoreporter animalière et guide naturaliste sur les bateaux de croisère Ponant, elle documente les territoires les plus reculés, là où la nature dicte ses lois et où l'homme n'est qu'un invité de passage.
Son parcours ne doit rien au hasard. De son rêve d'enfant né d'une fascination précoce pour les animaux à sa carrière de photoreporter, cette jeune femme de 36 ans en 2025, rayonnante et passionnée, dévoile dans le premier volet de ce reportage un parcours façonné par la détermination, des rencontres décisives et une vie embarquée en mer, au plus près des éléments.

Comment la photographie s'est-elle imposée dans ta vie ? Y a-t-il un souvenir particulier qui t'a poussé à saisir un appareil photo pour capturer ce que tu voyais autour de toi ?
C'est venu très jeune. À la base j'ai toujours eu une passion, sortie de nulle part, pour les animaux. C'est-à-dire que dans ma famille, on n'a jamais été en contact avec les animaux : on n'a jamais vécu dans une ferme. Au contraire même, on vivait dans des logements sociaux ! On n'a pas eu de chat, pas eu de chien, c'était le désert animalier. Mais moi, j'ai été imprégnée tout de suite et c'est devenu une passion.
J'ai imaginé au début être dans le soin, être vétérinaire, mais j'avais des profs qui ne m'ont pas beaucoup aidée en termes d'orientation. Ils m'ont rapidement dit que j'étais nulle dans les matières scientifiques et que je n'y arriverais pas. On en était encore là il y' a trente ans. Je me suis dit qu'il fallait que j'allie ce que j'aimais faire avec ce que je savais faire. Et j'étais hyper forte en arts plastiques, alors je me suis fait la réflexion : "Qu'est-ce qui allie l'art avec les animaux ?" C'est la photographie animalière. C'était un choix de vie et j'allais devenir ça.
Et en fait, je ne l'ai jamais lâché. J'étais autodéterminée, persuadée que ça ne pouvait pas être autrement. Ça a très bien mené le fil de ma carrière et puis mon père m'avait dit : "OK, je te suis. Par contre, tu tentes ta chance avec un haut niveau d'exigence quitte à redescendre plus bas.'' Ensuite, j'ai rencontré un photographe animalier qui s'appelle Michel Gunther qui est devenu mon mentor. J'ai fait plusieurs stages dans l'agence de photographie BIOS, dans laquelle il était engagé. Il m'a pris sous son aile et m'a appris les bases de la photographie même si avant-tout cette passion vient quand même de mon père, qui est un artiste. À l'époque il était fou de photographie argentique !
Quand as-tu senti pour la première fois l'appel du large ? Y a-t-il eu un moment particulier où tu as compris que ce mode de vie, entre mer et photographie, serait ta voie à long terme ?
L'appel du large est venu plus tard. Je n'ai jamais trop fait de voile, mais j'ai navigué sur le bateau à moteur familial. La Méditerranée, c'est plus bateaux à moteur et yachts d'ailleurs. Tout le monde fait du bateau dans la famille. Mes grands-parents ont vécu sur les îles Baléares... On a toujours eu cet instinct de liberté. C'est-à-dire qu'au lieu de nous agglutiner sur les plages avec tous les touristes, on prenait notre bateau et on partait dans des criques isolées. Mon sens de la navigation, mon sens marin, vient de mon père.
Aussi, quand on partait en Espagne, c'était en bateau et jamais en avion. Je me suis un peu amarinée dans ces conditions-là, même si ça s'est fait dans la douleur car j'ai un terrible mal de mer ! Encore aujourd'hui, j'ai toujours le mal de mer et je continue de voyager. Là par exemple, je repars en mer dans quelques mois. Je n'ai pas essayé ces petites méthodes comme la rondelle de gingembre calée sous un bandage aux poignets. Peut-être que je devrais… C'est un point d'acupuncture à tester. Il y a tellement de choses à préparer avant de partir que j'en oublie presque à quel point je vais être malade. À bord, je prends du Mercalm. Si ça ne suffit pas, je vais m'allonger et j'attends. Quoi qu'il en coûte, mon envie de voyager a toujours été prédominante ! Je savais que je voulais être photographe animalier.

Comment es-tu devenue par la suite photoreporter et guide naturaliste sur les croisières d'expédition du Ponant ?
En sortant de l'école photo, j'étais formée pour la mode et la publicité. Après un an dans des studios à Paris, une photographe travaillant pour la Compagnie du Ponant m'a encouragée à essayer la photographie embarquée. J'ai envoyé une candidature spontanée qui a été acceptée. Ils m'ont appelée le 8 décembre pour embarquer le 15, pour 6 mois en Asie-Pacifique à bord du Soleal. Plusieurs mois sans revenir chez moi... Une décision à prendre en une semaine !
Je me suis retrouvée seule, plongée dans la grande inconnue : le reportage photo commandé par une compagnie de croisière. Tout était une première. Les débuts ont été très violents. Les premières fois le sont toujours dans ce métier. Tu entres dans l'engrenage et te laisses emporter par la roue du hamster ! Le vocabulaire maritime est spécifique, l'organisation est une machine bien huilée. Tu débarques et tu dois être opérationnelle immédiatement. Sur ma première croisière, tout était nouveau, même pour Ponant. Ils attendaient des images exceptionnelles. On allait dans les îles subantarctiques néo-zélandaises. C'était tempête sur tempête ; j'ai été malade pendant 3 semaines !

Les seuls moments où j'étais bien étaient ceux à terre, littéralement émerveillée, mais il fallait passer par la navigation pour rencontrer ces cultures et voir de tels paysages. Je me sentais comme dans le reportage Ushuaïa Nature. Finalement j'étais bien ancrée dans le rêve que je m'étais projeté ; là où je voulais être. Je me disais ''c'est incroyable ce que tu es en train de vivre ! '' Puis, après 3 semaines, la mer s'est calmée. Il me restait 5 mois à bord. Peu à peu, j'ai pris mes marques et tout s'est apaisé. La compagnie était satisfaite de mon travail. Alors, j'ai su que j'étais à ma place.


Ponant se présente comme un armateur d'expéditions, loin de l'image des croisières traditionnelles. Places-tu une limite entre luxe et aventure ?
Même si on n'a pas droit à l'improvisation ni à l'exploration au sens brut, on participe à de nombreuses expéditions, par exemple dans les pôles Arctique et Antarctique ; cela reste tout de même une forme d'aventure ! Parce qu'on ne peut pas tout programmer, on change souvent les itinéraires de navigation et ça nous laisse quand même une grande liberté de choix sur la croisière et sur le voyage.


Ponant est en train de revoir ses formules mais auparavant, il y avait 2 types de croisières distinctes. La première, le yachting, correspondait à la croisière classique avec des escales dans des ports où les passagers étaient ensuite transférés en bus pour des visites axées sur des thématiques culturelles et historiques. Ces croisières étaient très enrichissantes avec des guides qui nous accompagnaient dans des musées et nous fournissaient des explications détaillées. C'était l'option idéale pour ceux qui recherchaient une expérience de croisière plus traditionnelle.
L'autre formule, la croisière d'expédition, était totalement différente : elle impliquait un départ avec une équipe d'une quinzaine de naturalistes et de scientifiques qui nous accompagnaient pour nous guider et nous éclairer sur les zones que nous explorions. Aujourd'hui, cette approche prédomine. Pour ma première expédition par exemple, on est parti de la Nouvelle-Zélande sur une petite île extrêmement isolée appelée ''Macquarie''. Là, on n'avait que des naturalistes et des scientifiques avec nous qui nous ont guidés sur les chemins de randonnées pour nous parler de la faune et de la flore, etc. C'était vraiment intéressant.


D'ailleurs, après avoir fait le tour de mes missions en tant que photoreporter chez Ponant, je suis devenue guide naturaliste en septembre 2024. C'est une sorte de promotion personnelle. J'ai fait plusieur type de croisières et du coup, je les connais. Je connais la faune, la flore des terres où l'on débarque.
Pour mon premier contrat, on a fait la Nouvelle-Zélande avant de partir vers le Sud-Antarctique où la navigation a été compliquée. On est allé sur tout l'Est de l'Australie avec la barrière de Corail avant de remonter vers l'Indonésie, la Malaisie, et puis les Philippines. On est partis ensuite en Corée du Sud et on est resté pendant 2 mois et demi au Japon. Tout ce parcours pendant plus de 6 mois... Et on a aussi fait la Papouasie-Nouvelle-Guinée. On est passé par la mer de Banda ; c'était incroyable. Je n'aurais jamais été capable de faire un voyage pareil par mes propres moyens en bateau, de rencontrer des populations aussi éloignées et isolées. J'en ai été bouleversée. Je ne suis pas revenue en étant la même que quand je suis partie, c'est certain.



En tant que photoreporter embarquée, comment la navigation façonne-t-elle ta vision de la nature et de l'environnement ?
Des souvenirs m'ont marquée. On a fait Auckland-Sydney et le fait d'arriver par la mer et non par la terre pour voir l'opéra de Sydney, ça, c'est incroyable ! C'est comme arriver à New York par la mer. C'était très beau ! Aussi, je me souviens de Venise. Lorsqu'on arrive par la mer à bord d'un yacht d'une centaine de mètres de hauteur, on peut admirer toute la ville sous un angle exceptionnel. C'est tout simplement magnifique. Et ça n'offre pas qu'un point de vue statique puisque tu navigues.


J'ai de superbes souvenirs de navigation dans les fjords, en Antarctique ou en Norvège. Je trouve ça tellement scénique. Tu te fais des time-lapses somptueux. Photographiquement parlant, ça te donne accès à des choses que tu ne pourrais pas avoir depuis la terre. Tu accèdes par exemple, avec le semi-rigide, à des falaises gorgées de colonies d'oiseaux ! Ils te survolent et tu te sens inondé ; c'est très impressionnant.



Dans le 2e volet de notre reportage, Margot Sib nous parlera de son quotidien en tant que photoreporter à bord des bateaux d'expédition Ponant. Entre moments intenses et rigueur imposée par la vie en mer, elle abordera les plaisirs et difficultés liées à son métier.